Poutre de charpente ou contrefiche du chalet de

Georges Burnier-Framboret, Cordon, Haute-Savoie, 1794

 

 Poutre de charpente appelée contrefiche (en patois éparron) au décor gravé à la gouge et teinté en rouge sang de bœuf : en haut, le monogramme IHS surmontant un cœur au centre d’un soleil ; au-dessous écrit en lettres capitales : GEORGE BEURNIER FRANBORET, LE 3 AVRIL 1794, le chiffre de l’année inscrit dans un cartouche.
Hauteur : 82/97 cm ; Largeur : 28 cm ; épaisseur : 15 cm.
Cordon, Haute-Savoie, 1794

Georges Burnier-Framboret, laboureur, est né en 1732 à Cordon, village de Haute-Savoie proche de Sallanches, dans le massif des Bornes, sur le versant Est de la chaîne des Aravis. Le village compte alors environ cinq cents habitants (le Duché de Savoie ne sera rattaché à la France qu’en 1860). Georges Burnier-Framboret se marie à Cordon en 1755 et décède au même lieu,  le 1er mars 1795, à 62 ans, moins d’un an après la date du 3 avril 1794 gravée sur la poutre de son chalet. Son épouse décède l’hiver suivant. 

En dehors de ces données généalogiques, notre principale source d’information concernant le village de Cordon est l’étude exhaustive de Jean‑Paul Brusson : Les gens, les mots, les choses : un village haut-savoyard en 1900, Cordon, 1860-1939, Académie salésienne, Annecy 1982. Cette étude à la fois technique et passionnante traite tous les aspects de la vie et la culture matérielle de ce village de Haute-Savoie, comme l’indique le sous-titre : démographie, économie, ethnologie, langage avec une grammaire du patois par J . Vaucher. Jean-Paul Brusson ne s’est pas contenté de présenter une étude technique détaillée de l’architecture de la vie, des mœurs et du parler des Cordonnants, il a recueilli des témoignages oraux qui complètent et animent heureusement chaque information. Dans le chapitre sur la maison, où il décrit notamment la construction d’un chalet, il indique les mots du patois désignant chaque pièce et chaque opération.

A propos de la charpente, Jean‑Paul Brusson explique que cette poutre est appelée « une contrefiche õ n éparõ [õ = on] ; c'est la pièce oblique qui joint le poteau à la panne, qui joint tout élément vertical à un élément horizontal. Sous l'avant-toit (façades Est et Ouest) la contrefiche s'appelle bòṣè õ [ò = o (pomme); ṣ = th anglais]; elle est un peu plus courte que I’éparõ ordinaire, et généralement ornée de motifs religieux ou maximes diverses creusées à la gouge ; sous la panne faîtière, le bòṣè comprend l'indication du nom du propriétaire et la date de construction ; on utilise quelquefois bṛé d furṣ [ṛ = r roulé] (bras de force), qui est un synonyme de éparõ. » (Brusson, p. 124) 

Le décor de l'éparron était généralement gravé par le charpentier, comme en témoigne un habitant :

« C'est le charpentier qui les sculptait : l'patron devait lui dire : j'veux ça dessus, sur l'autre tu me mettras ça... ». (Brusson, p. 124) « Y avait des sculpteurs, mais c'étaient pas des professionnels, c'était pour s'amuser. Ils faisaient des choses en bois, des moules à beurre...  Les éparõ, c'était le charpentier qui les sculptait, ils avaient l'habitude. Ils commençaient à tracer ça avec le crayon, pi après au ciseau... tac... c'était vite fait. C'est les gens qui faisaient construire qui demandaient au charpentier ce qu'ils voulaient faire sculpter. Y avait des tailleurs de pierre, ils taillaient les croix, les oratoires surtout. Y en avait pas mal à Cordon, des tailleurs de pierre, ils taillaient, ils sculptaient par exemple sur un bassin en granit ou sur le linteau de la porte ; ils mettaient la date, le nom du propriétaire." (Brusson, p. 267)

Les chalets de Cordon ne sont pas les seuls dont la charpente de l’avant-toit est ainsi soutenue par un éparron décoré :

« On trouve des "éparrons" à Megève, Combloux, Chamonix … mais il semble que c’est dans la vallée du Bonnant que l’on en trouve le plus. » (Contrefiches et éparrons, Association Mémoire Histoire et Patrimoine)

« En épicéa, coupé dans le sens des fibres du bois et équarri à la hache, l’éparron mesure entre cinquante centimètres et un mètre suivant l’importance du toit. Le plus ancien éparron existant actuellement aux Contamines, sur une maison de Nivorin, date de 1643. Mais c’est surtout à partir du milieu du 18ème siècle et jusqu’en 1900 que de nombreuses fermes affichent systématiquement leurs éparrons, creusés à la gouge et peints au trait avec du jus de myrtille ou du sang de bœuf. » (ibid.)

On peut voir également des photographies de contrefiches décorées dans le livre de Myriam et Philippe Bottolier Depois, La sculpture de la rosace en Savoie. L’une des poutres, datée 1762, est ornée d’un soleil (fig.2 p. 110). Sur la même page, un coffret daté 1808 est orné d’un soleil identique à celui de notre poutre, avec au centre le monogramme IHS (fig.1 p. 110).

Bien qu’il ne soit pas rare de voir au dix-huitième siècle des noms diversement orthographiés, nous n’avons pas rencontré l’orthographe Beurnier-Franboret au lieu de Burnier-Framboret dans les documents concernant des Cordonnants. Le nom Beurnier a existé dans d’autres localités mais il semble être inconnu à Cordon, de même que l’orthographe Franboret. C’est donc très probablement une erreur du charpentier qui a aussi oublié le s de Georges.

 

 

 

 

 

Les archives de Cordon nous apprennent pourtant que Burnier-Framboret était déjà à cette époque l’un des noms les plus fréquents à Cordon. Jean-Paul Brusson a répertorié les noms de famille cordonnants dans les recensements de 1886 à 1936 :

« A Cordon, 5 ou 6 patronymes se partagent 50% de la population. On voit aussi qu'une même famille a plusieurs souches que l'on distingue par un deuxième nom accolé au premier. Ainsi les Bottolier-Despois, Bottollier-Vevaz, Bottollier-Lemalaz, Bottollier-Curtet ; de même les Burnier-Framboret, Burnier-Déchon, Burnier-Marmillat, etc. » (Brusson, p. 43).

 

   

- à gauche : contrefiche en place d’un chalet de Cordon [1] ;
-  à droite : contrefiche en place à Contamines-Montjoie [2]

[1] Contrefiches et éparrons, article en ligne sur le site de l’Association Mémoire Histoire et Patrimoine des Contamines-Montjoie (8 mars 2019) : contamines-patrimoine.org

[2] Les contrefiches des fermes à Cordon. Mediacimes- lofficiel.net

  

Deux éparrons en place aux Contamines (photographies publiées dans l’article Contrefiches et éparrons, Association Mémoire Histoire et Patrimoine des Contamines-Montjoie)

Les éparrons sont souvent gravés d’une sentence morale, d’une devise ou d’un précepte religieux, parfois seulement d’un décor ou d’une moquerie comme ci-dessus à droite: "Pauvre Mima que tu es bête / Si je le suis ça ne regarde personne".

  

Chalet ancien à Cordon

 

Références : site Geneanet ; Jean-Paul Brusson, Les gens, les mots, les choses : un village haut-savoyard en 1900, Cordon, 1860-1939, Annecy, 1982, Mémoires et Documents publiés par l’Académie salésienne, t. 90 et 91, Collection Documents d’ethnologie régionale, vo.7, 1982 [disponible en ligne sur Gallica] ; Myriam et Philippe Bottolier Depois, La sculpture de la rosace en Savoie, Origine et symbolisme, Art et histoire en Savoie, Tome 3, Vacheresse, Vallée d’Abondance, Chablais, 2001 ; Contrefiches et éparrons, article en ligne sur le site de l’Association Mémoire Histoire et Patrimoine des Contamines-Montjoie (8 mars 2019) : https://contamines-patrimoine.org/category/patrimoine/