Tambour de dentellière Queyras Alpes
Le Tambour de dentellière d'Elisabeth Borel, Molines-en-Queyras, Hautes-Alpes, 1762
 

Métier à dentelle dit tambour de dentellière cylindrique en pin cembro sculpté et gravé au couteau : sur une face latérale du tambour, occupant le centre d’un « soleil tournant », un portillon carré sculpté d’une rosace s’ouvre sur un logement contenant quelques fuseaux ; sur les quatre côtés du portillon, trois noms et une date sont gravés dans quatre cartouches rectangulaires : DAVID, BOREL, ELIZABETB, 1762 ; l’autre face du tambour est sculptée d’une rosace au centre d’un « soleil tournant » entouré d’une frise circulaire de « lentilles ».

La surface de travail, sur le côté du tambour est recouverte d’un tissu damas rose orangé à motif végétal, fixé sur le pourtour de chaque face par une ligne de clous tapissier en laiton. L’intérieur est rembourré de foin comme à l’ordinaire. Un petit loquet en bois fixé par un clou en fer forgé verrouille le portillon articulé sur des crochets. Un fil de laiton remplace le traditionnel bouton de préhension. Des fentes sur les deux faces du tambour délimitent chacune un segment circulaire. Éclats de bois aux charnières du portillon.

Inscription au crayon au revers du portillon : Fontgillarde, H-A.
Diamètre : 27 cm ; épaisseur : 12 cm
Molines-en-QueyrasHautes- Alpes, 1762

Les tambours de dentellière du Queyras portent souvent une date et les initiales du sculpteur et de la destinataire. Il est plus rare de lire comme ici leurs noms et prénoms entiers.

Le décor de ce tambour est caractéristique du Queyras. Les deux patronymes DAVID et BOREL gravés dans les cartouches confirment cette provenance : ce sont les noms de nombreux Queyrassins figurant dans les notices généalogiques établies par Genequeyras visibles sur le site Geneanet. Si la date 1762 correspond à l’année où le tambour a été sculpté et offert en cadeau de fiançailles ou de mariage, elle devrait permettre d’identifier la dentellière prénommée Elisabeth.

« Selon l’usage, le tambour était un cadeau d’amour, du fiancé, du mari ou du père (…) Les deux faces rondes sont personnalisées par des inscriptions diverses : la signature du sculpteur, le nom de la destinataire, la date de fabrication. » (Le Goaziou, p. 55)

Les archives de Molines-en-Queyras mentionnent l’existence d’une habitante dont le prénom et les noms de jeune fille et d’épouse correspondent à ceux du tambour : Elisabeth DAVID épouse de Jacques BOREL. Mais elle est née en 1677 et décédée en 1743 : elle ne peut donc pas avoir possédé ce tambour en 1762. Ce n’est donc pas notre dentellière.

En examinant la descendance d’Elisabeth DAVID et Jacques BOREL nous trouvons qu’un premier fils naît en 1705, qu’ils nomment Pierre, prénom du père de Jacques, Pierre BOREL; puis en 1707 naît un second fils, qu’ils nomment David, prénom du père d’Elisabeth, David DAVID. Pierre BOREL et David BOREL auront chacun une fille, qu’ils nommeront chacun Elisabeth, comme leur mère. Ce n’est pas fini. Elisabeth DAVID et Jacques BOREL ont un troisième fils, né en 1709, qu’ils  nomment Jacques et qui aura une fille qu’il nommera lui aussi Elisabeth. 

Les archives généalogiques nous apprennent cependant qu’une seule de ces trois Elisabeth BOREL se marie en 1762 et peut donc avoir reçu le tambour en cadeau. Or, c’est précisément celle dont le père se prénomme David. Il est alors permis de supposer que David BOREL a sculpté ou fait sculpter ce tambour pour l’offrir en cadeau à sa fille Elisabeth BOREL lors de son mariage en 1762 avec Jean BERGE, le B accolé au prénom ELISABET étant peut-être l’initiale du nom BERGE. 

Notre dentellière, Elisabeth BOREL est née en 1739 à Molines-en-Queyras au hameau de Gaudissart où résidaient ses parents, David BOREL (1707-1781) et Claudine BLANC (1715-1793). Elle s’est mariée le 22 avril 1762 avec Jean BERGE et a vécu au petit hameau dit Le Coin, voisin de Fontgillarde, hameau principal de Molines-en-Queyras où ce tambour a probablement été collecté comme le laisse supposer la mention écrite au crayon au revers du portillon. 

Elisabeth BOREL décèdera à l'âge de trente-cinq ans, en 1775, un mois après son mari Jean BERGE, âgé de quarante ans, laissant cinq enfants âgés de un à dix ans (qui se marieront et vivront plus longtemps que leurs parents, l'aînée, Jeanne BERGE, née en 1865, jusqu'à quatre-vingts ans). 

Références : L’histoire des dentelles du Queyras, de la fabrication des tambours et de leur usage domestique au XVIIIe siècle, est exposé en détail dans le livre très illustré et très documenté de Claire Le Goaziou, Dentelles du Queyras et des vallées voisines, Éditions du Queyras, mai 2008. 

 

 

 

Quelques tambours de dentellière sont photographiés dans les ouvrages et articles suivants : PH. de Las Cases, L’art rustique en France, IV. Dauphiné et Savoie, 1930, pp. 96-103 ; H. Müller, « Études d’art populaires dans le Queyras » dans L’art populaire en France, 1931, pp. 7-20 ; Le Queyras I, Musée départemental de Gap, 1991, pp. 56-57 ; Gherardo Piuli et Jacques Chatelain, Vieux objets en bois de la montagne, Libris 2004, pp. 132-139 ; Gaëlle Putelat et Stéphane Chevallier, Meubles et Objets anciens du Queyras et des vallées voisines, Éditions du Queyras, 2012, pp. 172-173.

On peut voir également une série intéressante de tambours à dentelle du Queyras et de tombolo du Piémont sur le site du Musée ethnographique de Genève ; la Numothèque Grenoble-Alpes présente plusieurs clichés d’Hippolyte Müller que nous reproduisons ici avec son autorisation.

 

Voir également sur notre site un
autre tambour de dentellière du Queyras, daté 1766